Mai 2010

Accepter son handicap

Nier son handicap, c’est nier sa différence

Je voudrais d’abord relater une anecdote concernant Swami Prajnanpad. Un de ses disciple français lui faisait remarquer combien avait l’air de souffrir le jardinier qui cultivait le jardin de l’ashram de Swami Prajnanpad, car il était un handicapé physique dont les jambes étaient déformées et il faisait des efforts surhumain pour effectuer son travail. Swamiji a répondu à son disciple : « Demandez-lui, vous verrez, il ne sait pas qu’il est handicapé. »

C’est cela le déni.

Il y a quelques jours, j’étais à un mariage dont j’ai imaginé un tableau artistique représentant tous les gens présents en fauteuil roulant ou avec des béquilles et des pansements partout et tous ces gens souriaient de bonheur car ils étaient conscients et dans l’acceptation de leur handicap respectif. Mais la réalité était tout autre. J’ai vu des gens qui faisaient semblant d’être bien portant, alors que leurs corps montraient toutes les séquelles de leur histoire. Et ces corps ne respiraient pas le bonheur simplement parce que chacun et chacune niaient leur handicap en reportant sur l’extérieur la responsabilité de leurs souffrances. Ce qui est positif, c’est que ce mariage était d’une grandeur spirituelle que je n’avais jamais encore rencontré et, pour tous ceux qui ont su ouvrir leur carapace protectrice, le miracle de la prise de conscience jusqu’à l’acceptation et l’amour a pu avoir lieu.

Pour accepter son handicap, il faut se libérer de tous les concepts que nous avons ingurgité, toutes les fausses vérités, les faux devoirs que notre culpabilité et notre honte ont fabriqués. Personne n’a la mission de sauver le monde, ni son entourage. Nous avons juste à faire de petits actes simples dans le présent pour assumer notre responsabilité en laissant la place à la liberté de l’autre à se détruire ou à se guérir. Nous ne sommes pas Dieu. Nous avons juste à obéir dans l’instant à ce que la vie ou Dieu nous demande. Dans l’instant, cela veut dire être libre de toutes stratégies visant l’avenir ou en réaction au passé.

Un souvenir me revient. Une enfant adoptée devenue adulte racontait comment sa mère adoptive s’est occupée avec ferveur d’une association pour enfants adoptés alors qu’elle a complètement négligé la tendresse, la présence, la relation avec sa fille.

C’est aussi cela refusé son handicap et donc ses limites.

Quelques témoignages :

Cher Monsieur Lemoine,

J’ai lu certaines de vos explications sur la fracture de l’ego:
Je suis en thérapie depuis quelques années car je suis borderline et je suis en train de vivre la phase que vous décrivez ainsi:
Une lutte s’engage alors dans mon corps entre mon ego et mon être jusqu’à la capitulation en moi de tout désir ne correspondant pas à mon chemin divin.

Je suis en train de revivre les souffrances de mon enfance et je sens qu’il y a une lutte profonde en moi. Une partie de moi veut se dissocier de ma famille, dans la vie et dans mon être, et l’autre partie panique à l’idée d’être seule et rejetée par elle. J’ai peur d’être bannie par des gens qui ne m’inspirent en fait que crainte et dégoût, mais qui m’ont lavé le cerveau depuis ma plus tendre enfance, me faisant croire que j’étais la source de tous leurs problèmes et qu’aucune de mes perceptions n’était valide.

Ma psy dit que cette lutte psychique est un signe de progrès, mais depuis plusieurs mois je ne dors plus, j’ai de graves douleurs et conséquences physiques, telles que dislocation spontanée de l’épaule, et mon cerveau est comme un champ de bataille. Je sens que je n’ai plus de contrôle sur mon corps et je dois avouer que cela m’effraie, car ma tante fait de la fibromyalgie, suite à des traumatismes psychologiques et j’ai peur qu’il m’arrive la même chose. Je n’habite pas en Europe, donc je ne pourrai pas assister à vos stages, mais je me demandais si vous accepteriez de répondre à une question par email. Alors voilà, je me demandais combien de temps à peu près cela vous avait pris pour passer par-dessus cette étape et si vous aviez des conseils pour accélérer ce processus.

Merci beaucoup!

Bonjour,

Je partage le sentiment de votre psy et je trouve que tout va dans le bon sens pour vous. Je vais déjà répondre à votre question : « Combien de temps pour moi? » La réponse est « Ce n’est pas fini ! » Et je ne suis pas sûr d’avoir fini dans cette vie présente. L’important n’est pas ce que vous vivez dans votre corps mais comment vous le vivez. Je ne connais pas votre psy mais elle m’intéresse par son optimisme. Je sais seulement que la psychologie est trop limitée par rapport à la spiritualité qui contient toute la psychologie dans toutes ses diversités. Pour moi, la maladie de votre tante est un refus, dans sa profondeur, de son karma. Mais vous ne pouvez rien pour elle, c’est uniquement elle qui peut décider d’accepter son chemin de vie ou de continuer à lutter contre. Vous, vous êtes à un passage très délicat où la souffrance et les perturbations mentales augmentent, ce qui est tout à fait normal, et beaucoup de gens font marche arrière dans ce passage sans se rendre compte qu’il alourdissent leur karma et qu’ils paieront très cher leur manque de courage et de détermination.

Vous avez besoin en ce moment de recentrer vos efforts sur l’essentiel d’une pratique intérieure et vous avez besoin de comprendre que personne, ni votre psy, ne peut vous aider dans votre pratique.

En communion avec vous,

André Lemoine.

Bonjour André,

Merci pour le message de ce matin qui me recentre bien sur ce que je ressens comme l’essentiel: le « oui » à ce qui vient, à ce qui est, et en ce moment d’abord à mes émotions qui m’envoient un peu dans tous les sens… J’essaie d’en prendre soin, de leur laisser de la place, du temps… quitte à repousser mes travaux de peinture, chose que je n’aurais pas faite avant. Je suis un peu moins tyran avec moi-même, un peu plus distant avec mes exigences souvent excessives lorsqu’il s’agit du « matériel », du « faire ».

Sur la « non identification à mes émotions », je sais que c’est encore quelque chose à vraiment découvrir en moi, puisque je reçois ce message encore beaucoup intellectuellement, c’est pas encore très clair ni acquis en fait… La « révélation » se fera en son temps!!!

Une simple question: par rapport à ce que j’ai lu dans le « Je », je sens que je descend progressivement vers les souffrances du corps.
– c’était d’abord psychique avec l’intégration pas à pas des « essentiels » messages pour aller vers soi, venant bousculer ce front de refus que j’ai constitué depuis mon enfance,
– c’est maintenant plus émotionnel avec l’accueil de ce qui vient à l’intérieur de moi, et aussi l’accueil des émotions de l’autre, quand je suis en état de les recevoir. (C’est là qu’est la lutte en ce moment)
– demain ce sera peut-être plus corporel.

Je dis ça par rapport à un schéma et un texte où tu exprimes que l’on chemine dans cette voie soit du corps vers l’esprit, soit de l’esprit vers le corps – si je ne déforme pas ce que tu écris. Et moi je me sens plus de cette deuxième famille, de l’esprit vers le corps.

Est-ce juste?

A bientôt, et merci encore.

Bonjour,

C’est complètement juste, je n’ai rien à ajouter.

Avec ma tendresse, André.

Bonjour André,

Une question me revient très souvent en ce moment:

Plusieurs fois tu m’as dis que j’étais « grand »… et plus ça va plus je me découvre « petit », « pas fini », voire « à peine démarré »(!)… Avec pleins de « défauts » qui me sautent au visage en ce moment: agressivité latente et permanente, le fait que je ne suis réellement pas vraiment plus mature que des enfants n’ayant pas 10 ans…

Alors quelle est cette grandeur, à quel niveau est-elle? Et cette petitesse est-ce que c’est mon développement psychologique réel que je commence à ressentir?

Merci à toi, si tu le peux, de répondre à cette question. Bonne journée,

Bonjour,

Je crois que finalement être grand, c’est accepter sa petitesse. Tu es grand parce que tu oses vivre ta vraie vie alors que la plus part des gens sont morts à eux-mêmes. Très peu de gens font le choix d’exister vraiment, donc de se découvrir entièrement, en ôtant tous les masques fabriqués dans l’enfance. Tu es grand parce que tu as laissé s’ouvrir la porte de ton coeur et de ton âme. Ton système de défenses s’est fracturé. Un jour, Sylvie, m’a dit « mais toi, tu es grand ! », alors je me suis retourné pour savoir à qui elle parlait car je me sentais si petit, si fragile, si immature.

Et depuis je me sens encore plus petit, encore plus handicapé et je sens que je n’ai pas encore touché le fond. Je crois que c’est cela être grand. Oui, cette petitesse, c’est ton développement psychologique réel que tu commences à ressentir.

Tendresse,André.