Juillet 2010

Je voudrais apporter quelques précisions de vocabulaire dont notre inconscient cherche en permanence à en changer le sens.

Identification : C’est le phénomène de se prendre pour l’autre ou pour un rôle et que l’on confond souvent avec la compassion et l’empathie.

Nous croyons fonctionner comme l’autre, soit positivement, soit négativement. Les supporters de football connaissent bien cela et cela mène à des dérives délirantes parfois dangereuses. Dans notre famille, l’identification est bien plus sournoise car elle s’est construite dans la petite enfance. Ce que nous croyons être notre personnalité, nos goûts, nos dégoûts, nos désirs ne sont que des identifications à d’autres personnes, sans vérifier à chaque instant si cela nous met en paix et en harmonie à l’intérieur de notre corps.

Nos identifications sont la conséquence de constructions mentales que nous passons notre temps à expliquer aux autres car nous ne sommes pas réellement en accord avec ces principes, ces concepts, cette morale. Quand nous sommes déçu par l’autre, que nous nous sentons trahi par l’autre ou abandonner par l’autre, c’est que nous avons projeté notre fonctionnement intérieur sur l’autre alors qu’il est forcément différent, c’est une loi de la nature.

Essayer de convaincre quelqu’un, c’est essayer de l’obliger à s’identifier à nous. S’il le fait, il se soumet, mais l’identification n’est que superficielle et le conflit créé dans la psyché de celui qui se soumet ressortira un jour ou l’autre sous forme de violence ou de maladie.

La compassion : C’est d’être avec la passion de l’autre. Dans ce sens le mot passion se rapproche de la passion du christ sur la croix, ce n’est pas partager une passion commune qui se révèle, dans ce cas, être de l’identification ou de la fusion. C’est observer les épreuves de l’autre sans le prendre en charge, en lui offrant de l’amour qui vient du cœur et du corps tout entier. Il est possible d’essayer de lui glisser quelques messages mais en s’arrêtant dès que l’autre rentre en réaction ou qu’il ou elle transforme ce que nous essayons de lui dire. Dans la compassion on n’insiste pas, on attend des questions ou des demandes éventuelles. Les territoires intimes restent clairs, une frontière (pas un mur) existe dans notre ressenti entre l’autre et soi. Dans la compassion, il n’y a pas d’attentes pour soi en retour. Si nous donnons c’est pour notre bien-être personnel, « très égoïstement ». Aider l’autre à gravir les marches de son bonheur est la source de notre bonheur personnel, à condition d’aimer la frustration, car la différence de l’autre fait qu’il ne reçoit jamais ce que l’on attend qu’il reçoive.

L’empathie : C’est la faculté de se mettre à la place de l’autre et de ressentir ce qu’il vit dans son corps, dans sa tête et dans sa psyché. Ce n’est pas de la fusion car nous sommes libres de l’autre, de ses désirs, de ses attentes. Nous les ressentons, nous les comprenons mais nous acceptons de manière paisible de ne pas le satisfaire sans avoir besoin de se justifier. Nous n’avons rien à prouver, seulement donner ce que nous sommes capables de donner, ce que nous sommes prêts à donner, et rien d’autre. C’est le respect de nos limites qui montre à l’autre ce qu’est la véritable compassion. S’il n’est pas d’accord, cela n’a pas d’importance, à condition d’être libre du besoin de reconnaissance qui nous fait franchir nos limites de toutes sortes.

Quelques témoignages :

Correspondance avec ma fille, Armelle.

Bonjour Papa,

Même si la communication est difficile entre nous, rien ne m’empêche de penser à toi. Je me demande ce que tu vis, ce que tu sens, ce que tu penses.

J’espère que tu es heureux et que la vie est douce pour toi.

Des fois, je pense à grand-père et la relation que tu avais avec lui. Enfant, je ne comprenais pas cette distance que j’ai souvent pris pour de l’indifférence entre un père et son fils. Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas tout, mais je sais comment ça a pu se passer. Je suis amer de ne pas obtenir de toi le regard (l’attention) que tu as surement recherché chez lui. Je ne veux plus être triste ou amer en pensant à toi. C’est trop de bonheur gâché.

Je ne suis peut-être pas l’enfant dont tu rêvais mais je suis là. Le temps passe à une vitesse vertigineuse. Ne cherche rien d’autre dans ma lettre que l’envie de garder un lien, un contact avec toi.

Aujourd’hui, je me sens adulte et responsable. J’ai traversé des moments très difficiles et des moments de joie intense. J’ai besoin de te le dire. Je ne sais pas pourquoi, peut-être un moyen de t’y associer indirectement.

Je ne sais pas pourquoi tu provoques tant d’émotions en moi, quand je pense ou parle de toi. Je cherche la paix de mon âme et tu pourras peut-être m’aider à la trouver avec toi.

Je t’aime,

Armelle.

P. S. : J’espère que tu penses à moi.

Bonjour Armelle,

En prenant l’enveloppe de ta lettre dans ma boite aux lettres, je m’attendais à vivre un moment difficile en lisant le contenu de cette enveloppe et, à ma grande surprise, il n’en est rien. Peut-être tout simplement parce que tu parles de toi, alors moi, je vais parler de moi.

D’abord, sache que pour moi la communication, la vraie, avec toute personne, m’est très difficile, donc avec toi aussi. Par contre il y a une communication qui est à ma portée et facile pour moi, c’est une communication silencieuse de cœur à cœur et d’âme à âme. Donc, je pense très souvent à toi, chaque fois que quelque chose ou quelqu’un me rappelle un élément de toi ou de ta vie et cela est fréquent. Je me dis que cette relation là est la plus belle de toutes et qu’elle est toujours juste. Tout ce qui est promiscuité réveille toujours l’inconscient et nous emmène vers quelque chose qui n’est pas vraiment nous.

Tu te demandes ce que je vis, ce que je sens et ce que je pense. Je vis des moments très difficiles intérieurement mais je suis de plus en plus conscient du sens de mes épreuves et je reste heureux dans ces épreuves, pourtant bien douloureuses, y compris et surtout physiquement. Quant à mon ressenti, il devient de plus en plus subtil et je reçois dans mon corps la souffrance de chacun et de chacune, et plus particulièrement la tienne, et de tous ceux qui s’approchent de mon intimité. Tout cela en me faisant traverser une multitude d’émotions de plus en plus fortes, mais sans remettre en cause mon désir de vivre et la jouissance de tous ces moments de vie intenses. Quant à ce que je pense, j’en ai écrit un livre que j’ai complété depuis par des mails mensuels que j’envoie à toutes les personnes qui le souhaitent. Je crois que peu de gens au monde ne se livrent autant que moi aux autres. Ce qui n’est pas important, ce sont mes états d’âme toujours changeant et de ce que je peux projeter comme jugements, toujours faux, sur les êtres que je rencontre. Je ne m’y attache donc pas.

Tu me dis « J’espère que tu es heureux et que la vie est douce pour toi. » Heureux de vivre, je le suis, mais pas au sens employé habituellement. Etre heureux, pour moi, c’est sentir que je vis une vie de plus en plus juste et que je laisse chacun et chacune vivre la vie et les épreuves qui leurs sont destinées. Quant à la vie douce, il y a bien longtemps que j’ai abandonné cette illusion. Plus j’avance dans mon chemin et moins la vie est douce. Chaque jour m’amène une épreuve plus difficile que la veille et ce ne sont ni Marie-Claude, ni Sénéla, ni Noël qui m’amènent une vie douce, même si je reçois par moments des communions de corps à corps d’une douceur et d’une jouissance jamais atteintes auparavant. Par contre la satisfaction, et même la jouissance de voir grandir les enfants, de les voir changer jour après jour et de sentir le poids de mes paroles, mes actes, mes oui, mes non, dans le processus de leur éducation, qu’ils sont les seuls à maîtriser avec leur divin intérieur, m’amène la jouissance du père que je n’ai pas su être complètement avec toi et Laetitia, bien que certains de mes positionnements inconscients n’étaient pas mal du tout.

Ce qui m’a beaucoup intéressé dans ta lettre, c’est le passage sur la relation que j’ai eu avec mon père. Après des années d’inconscience sur ce que j’avais vécu avec lui et ensuite des années où j’ai vu ses faiblesses, ses fuites, ses violences, son égoïsme, sa radinerie ; maintenant je vois la grandeur du père qu’il a su être avec moi dans les moments les plus importants de ma vie et je ne cesse de le remercier dans ma profondeur chaque jour. Je vois à quel point l’absence du père est terriblement destructrice pour une majorité d’être humains, alors qu’il suffirait d’une présence forte (sans violence et avec amour) de quelques instants, face à la femme. Pour ma part, ce que j’ai compris récemment et qui avait été profitable pour la construction de ma vie, c’est justement cette distance de mon père. Dans mon ressenti profond, ce n’était pas de l’indifférence, bien au contraire. Jamais, en réalité, je n’ai douté qu’il m’aimait et c’est justement cet amour qui lui apportait, de temps en temps, ses jugements envers moi, bien qu’il ne se permettait pas de me les envoyer à travers la figure, car je pense qu’il avait une spiritualité profonde que sa vie lui avait forgée. En tous cas, pour ma part, si je peux parler de distance avec toi, que je sens juste pour toi et pour moi, il ne s’agit en aucun cas d’indifférence. L’indifférence est quelque chose qui a quitté mon corps, mon cœur et mon esprit à jamais. La distance permet de voir clair en moi et en l’autre.

J’ai découvert dans mon chemin que mon père a eu une relation privilégiée avec sa mère, jusqu’à la mort de celle-ci, alors que ma blessure à moi est la pire des blessures, c’est le manque d’une vraie relation avec ma mère dès le séjour dans le ventre maternel. Je pense que ma distance avec toi t’a permis d’approfondir une relation avec ta mère, d’après les échos que j’en ai, et cela me réjouit. Pour ma part, je suis un handicapé à vie et j’accepte aujourd’hui ce handicap et je trouve que je me débrouille pas mal avec ce handicap.

Une phrase de ta lettre me parait très juste : « Je ne veux plus être triste ou amer en pensant à toi. C’est trop de bonheur gâché. » C’est bien par là ton chemin mais, par expérience, c’est en acceptant pleinement ta tristesse et ton amertume que, au bout de plusieurs années, tout cela quittera ton corps à jamais. Ce n’est pas la volonté de rejeter cela de ton corps qui est la solution, car cela reviendrait encore plus fort, c’est une loi de la nature.

Sache que je n’ai plus aucun désir d’avoir un enfant de telle sorte ou de telle autre. C’est bien plus amusant et plus réjouissant (mais pas confortable) de voir un enfant dans sa différence, son karma et ses erreurs. Ce qui me rend triste c’est de voir un être humain qui se mure dans sa personnalité, et ce qui me réjouit c’est de ressentir les transformations en profondeur, le grandir subtil qui mène l’enfant de l’indifférenciation à l’autonomie, de la dépendance à la créativité personnelle, vers la construction d’une famille, en se séparant de sa famille d’origine.

Je ressens combien tu as traversée d’épreuves et de joies intenses et je sais que ce qui t’attend sera des épreuves de plus en plus grandes et des joies de plus en plus intenses, si tu acceptes ton destin.

Je termine par ce conseil que m’a donné mon maître, Arnaud Desjardins, un jour où je m’écroulais à ses pieds, anéanti par mes émotions ; il m’a dit : « Ne niez pas vos émotions, André, ne niez pas vos émotions. » Cette phrase chemine chaque jour avec moi et me permet de les traverser jusqu’à l’autre rive. Je me permets de te donner le même conseil.

Bien tendrement,

André.

Bonjour Papa,

Je suis très heureuse d’avoir reçu ta lettre. J’ai été bouleversée par son contenu. Je me sens moins seule, plus solide.
Je t’ai toi, auprès de moi. J’ai ressenti ce regard bienveillant qui m’a tant manqué et que je n’ai pas su voir. J’ai été soulagée par ta réponse.
Pour moi, cette lettre est un petit miracle. Je ne t’ai pas répondu tout de suite parce que j’étais sous le choc et par peur que ce miracle se transforme en mirage.

Dans nos échanges, quels qu’ils soient, j’ai toujours ressenti un déséquilibre où je voulais te donner et toi ne pas recevoir.
Je voulais te dire que enfant, j’aurais tout donné pour t’offrir une maman. Adulte, je comprends que je n’y peux rien. Je voulais vraiment te montrer à quel point une femme peut être synonyme de douceur, de tendresse, de réconfort, de chaleur et de paix. J’avais tant à te donner. A vouloir te donner, je t’en demandais trop ! J’aurais voulu être cette femme qui te manque. J’aurais voulu avoir le pouvoir de te rendre heureux et comblé.

Je comprends mon erreur. A chacun ses épreuves, ses failles, ses succès, ses atouts…son chemin.

Je sens et je sais que tu es là maintenant. C’est bon, c’est bien, c’est tout.
Je t’embrasse en me serrant contre toi.

Armelle

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Merci André,

Le texte me touche au plus profond de moi même. C’est tellement la réalité des choses. Depuis quelques années, je me battais pour avancer spirituellement, je cherchais, je voulais devenir une autre. Je n’acceptais plus ce corps qui ne voulait plus fonctionner comme je voulais.

Je m’enfermais, je voulais être un être exceptionnel.

Depuis quelques temps , je m’accepte tel que je suis avec mon handicap , je suis moi et j’ apprends chaque jour à aimer ce que la vie sème sur mon chemin.

J’apprends le bonheur, je me régale de tous les petits bonheurs.

J’ai souvent lu vos lettres, j’avais envie d’y répondre mais quoi écrire, ma vie me semblait tellement moche et tellement chaotique.

Et là, j’ai envie d’apporter mon témoignage. La vie est belle pour celui qui s’alimente de petit bonheur même si le corps est en difficulté.
Prendre le temps d’aimer ceux qui partage votre chemin de vie.

Merci pour votre texte

cordialement